Un livre pour les enfants rempli de clichés sexistes sur les filles et les garçons
9 mars 2025 — Temps de lecture estimé : 5 minutes
Aujourd’hui, je voulais vous parler d’un livre pour enfant sur l’amitié qui m’a beaucoup déçue. 👉
Il s’agit du livre « Les amis » de la collection « Mes p’tits pourquoi » (pour les 4-7 ans), éditions Milan, paru en 2020. 1
Je vous explique pourquoi. 👇

Garçons turbulents mais plein de sagesse — Filles jalouses et préoccupées par leur apparence
L’histoire commence alors que Mina et Merlin, sœur et frère, boudent car iel ne parviennent pas à jouer ensemble et ont hâte que leur·e·s. ami·e·s arrivent. 2
Mina accueille finalement son amie et elles partent explorer le jardin : super, des filles aventurières ! Ce livre commence bien finalement ? Sauf qu’ensuite, les filles enchaînent avec une séance coiffure pour se ressembler (point positif : c’est le papa de Mina qui coiffe les filles). Encore après ? Elles se disputent à cause d’un bracelet offert par une autre copine. Mina est jalouse, émotion typiquement attribuée aux filles.
”T’as pas le droit d’avoir une copine que je ne connais pas.”
Du côté des garçons, lorsque Merlin reçoit son copain, ils foncent jouer au foot, l’activité sportive la plus classique pour des garçons. La page d’après ? Une bagarre – confrontation physique typiquement masculine – éclate entre les amis pour savoir qui jouera goal et qui jouera attaquant.
L’histoire montre enfin comment les garçons trouvent une solution pour jouer ensemble : ils échangeront les rôles chacun leur tour. Mais pour les filles, nous ne savons pas si (ni comment ?) elles réussissent à se réconcilier suite à leur dispute…
Les désaccords font partie de l’amitié et c’est important de le montrer. Mais le vocabulaire, les sujets et le déroulé de ces situations perpétuent grandement les stéréotypes filles-garçons :
- Les garçons se battent pour du sport et ont la sagesse de trouver une solution.
- Le déclencheur de la dispute des filles est un bijou et nous ne savons pas si elles ont finalement résolu leur désaccord.
Les clichés n’épargnent pas les adultes !
Quelques pages plus tard, la maman des enfants reçoit une amie d’enfance, pendant que le papa accueille un collègue de travail. En voulant montrer que l’amitié peut avoir plusieurs origines, les rôles des parents sont clairs : l’homme travaille, la femme non (ou du moins, l’histoire ne le dit pas).
Pourquoi ne pas avoir proposé l’inverse ? Et pourquoi avoir considéré à nouveau une amitié strictement féminine (entre la maman et son amie) et une autre strictement masculine (entre le papa et son collègue) ? D’autant plus que Mina et sa copine se tiennent à côté des femmes sur une page tandis que Merlin se tient auprès des hommes sur la page d’à côté.
Les illustrations participent également aux clichés de genre. Voici par exemple ce qu’on observe dans les attitudes et expressions physiques des enfants qui assistent à ces scènes de retrouvailles :
- Main devant la bouche ou près du cœur pour les filles.
- L’ami du papa sert la main de Merlin qui se tient fier du côté des garçons.
Autre chose ? Oui, une opposition non nécessaire entre les ami·e·s et la famille
Au début du livre, on peut lire :
« On ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis. »
Alors que j’essaie d’encourager mes enfants à s’entendre et à collaborer, cette phrase oppose ami·e·s et famille, comme si les ami·e·s étaient plus importants. Et puis, sœurs et frères peuvent aussi être très différents tout en partageant des goûts communs.
Et des passages sur les secrets et l’amour qui m’ont embêtés
« Être amis, c’est jouer, rigoler et se raconter des secrets. »
Attention aux secrets ! Certains doivent absolument être partagés avec un adulte de confiance (cas de vi0lence par exemple). C’est un sujet important qui mérite un contexte précis.
Une copine de Mina se moque d’elle en disant :
« Mina est amoureuse du nouveau ! »
Pourquoi insister sur l’amour chez les enfants, en particulier chez les filles ? Iels ont des copines, des copains, et puis ça change, selon les jours, les mois, les années… Inutile d’y coller des schémas amoureux d’adultes.
Quelques points positifs
Un petit garçon arrive dans la classe de Mina après avoir changé d’école. Il est un peu perdu et triste de ne plus avoir ses copains d’avant. Alors Mina commence à jouer avec lui pour ne pas le laisser seul. C’est un beau message d’accueil et d’inclusion.
Un autre message important est proposé aux enfants :
« L’amitié est un choix, personne ne peut t’y forcer. »
Mais…
C’est à la toute fin du livre qu’il est indiqué qu’on a le droit d’être ami·e avec des filles ou des garçons, ainsi qu’avec des enfants plus jeunes ou plus âgé·e·s. Seulement cette « précision » apparait en opposition aux histoires d’amitiés non-mixtes du reste du livre. Alors que présenter dès le début des histoires d’amitiés mélangées apporterait tellement plus de diversité !
Pour conclure
La collection « Mes p’tits pourquoi » de cet éditeur est intéressante car ces livres abordent de nombreux thèmes variés et importants pour les enfants (la colère, les maladies, l’hypersensibilité, la surdité…).
Mais je suis vraiment déçue de trouver une telle accumulation de stéréotypes de genre dans un seul livre. Car oui, les enfants absorbent tout ! Iels vont lire et relire l’histoire, observer et décortiquer les dessins, intégrer ce qui s’y trouve comme étant des comportements normaux, des schémas classiques, habituels.
N’est-il pas possible d’écrire des histoires sans stéréotypes ? Bien sûr que si. En mélangeant et diversifiant les rôles, les vêtements, les comportements, les aventures… non plus selon le genre (fille ou garçon, homme ou femme, papa ou maman), mais selon le caractère des personnages et l’histoire que les auteurices et illustrateurices leur font vivre. Les enfants auront ainsi accès à des modèles variés et pourront plus facilement voir et imaginer toutes les possibilités qui s’offrent à eux.
Voici donc mon conseil : avant d’acheter un livre, c’est important de pouvoir le feuilleter, de vérifier les textes et les illustrations pour se faire une idée des messages qui y sont véhiculés.
Trop de stéréotypes ? Laissez tomber et cherchez autre chose.
Références
- Lien vers le livre : https://www.editionsmilan.com/livres/56906-les-amis/ ↩︎
- Je rédige autant que possible mes articles avec l’écriture inclusive en usant de mon « droit au tâtonnement » 🙂. Ainsi, « iel » est un pronom neutre utilisé ici pour désigner un groupe mixte fille-garçon. Je l’utilise notamment à la place du « ils » pour parler de Mina et Merlin. Le point médian, présent dans « ami·e·s », permet de nommer en un seul mot ses formes féminines, masculines, et plurielles (si besoin). Pour en savoir plus, de nombreuses ressources sur l’écriture inclusive sont disponibles sur le site d’Alicia Birr, fondatrice de re·wor·l·ding : https://reworlding.fr/category/le-langage-inclusif-pour-les-nul%c2%b7les/ ↩︎
